Ce sont les enfants des "supplétifs algériens" de l'armée française. Soit 800 000 compatriotes, dont beaucoup vivent dans notre région... Fatima Besnaci-Lancou en a rencontré 62, pour recueillir leur parole oubliée. Tous racontent, avec une bouleversante simplicité, les blessures qui les hantent et l'espoir de jours meilleurs... Par Gilles DEBERNARDI Café de la gare, à Saint-Marcellin, l'homme sourit gentiment : "Chaque fois que sort une publication sur notre drame, je suis content. Parce qu'on parle si peu de nous, et personne ne nous écoute..." Mohamed Kara est l'un des 62 enfants de harkis dont Fatima Besnaci-Lancou a recueilli le témoignage. Dans un livre, sobrement intitulé "Des vies", ils disent avec une bouleversante simplicité le déchirement de leur existence. 62, comme 1962, l'année Zéro du calendrier pour ces familles écartelées par la guerre d'Algérie. Les parents, selon l'expression consacrée, ont "choisi la France" - souvent poussés par les circonstances, la peur ou la nécessité. "Qu'allez-vous faire de cette souffrance ?" Eux devront grandir au bout de l'exil, dans d'improbables "cités de transit", à la fois rejetés par leur patrie d'origine et leur pays d'accueil. La double culture, parfois, prend des airs de double peine. M. Kara se souvient de son départ d'Alger, à l'âge de 17 ans, "sous les injures et les crachats". Puis l'arrivée au camp forestier de Roybon (Isère), la pauvreté et surtout l'isolement : "Je suis né près de Tizi-Ouzou, dans un port ouvert sur le monde. Ça a été dur de s'adapter". Il a réussi, pourtant, malgré le poids "du racisme au quotidien". D'abord manœuvre dans le BTP, avant de "gagner son autonomie" en devenant chauffeur routier... Aujourd'hui retraité, il lutte contre l'amnésie, l'injustice et les mensonges : "L'oncle de mon père est mort à Verdun, en1917... On doit raconter la vérité sur une question tragique et complexe, que beaucoup se bornent à caricaturer."
Combattre la caricature, Fatima Besnaci-Lancou s'y applique ardemment. Pendant trois ans, elle a sillonné l'Hexagone pour recueillir la parole de ceux qui ne l'ont jamais. Mustapha, François, Slimane, Malika ou Aline forment une mosaïque de personnages unis par la même tragédie. Ils partagent ensemble de communes blessures, ainsi qu'un amour immodéré vis à vis de leurs parents murés dans le silence. Ce ne sont pas des clones pour autant, plutôt de vibrantes individualités. Voici un kinésithérapeute, un gendarme, un ingénieur, un employé municipal, un informaticien... D'horizons et de professions variés, chacun a su tracer sa propre trajectoire. Leurs récits et leurs photographies constituent les traces vivantes d'une résistance aux horreurs traversées. Sans rien oublier, surtout pas, ils avancent. De quoi répondre à la brillante préface de Boris Cyrulnik : "On a fait de vous des blessés, des exilés, des ambivalents. Qu'allez-vous faire de cette souffrance ? Allez-vous vous soumettre ? Allez-vous pleurer ? Allez-vous vous engager dans une carrière de victime comme on vous y encourage ? On vous donnera une petite pension, mais taisez-vous... Qu'allez vous faire de ce qu'on a fait de vous ?" Eh bien, des citoyens libres, debout, capables d'assumer le passé et d'envisager l'avenir sans crainte ni haine. A l'image d'Abdel Boumaraf, le kiné de Château-Renault en Indre-et-Loire : "Je suis français, patriote mais pas nationaliste. Je suis fier de ma culture tourangelle et aussi de mes origines berbères. La France, c'est ma moitié." Le cadavre des promesses électorales... Les descendants des "supplétifs algériens", avec le temps, se construisent un nouveau destin. Vaille que vaille, ils s'efforcent de tourner la page. Mais un maillon manque encore pour sceller la réconciliation dans la sérénité. Des deux côtés de la Méditerranée, les États tardent à accomplir l'indispensable "devoir de mémoire". Là-bas, un demi-siècle après l'indépendance, les héritiers autoproclamés du FLN hurlent toujours aux "traîtres" et aux "collabos". Ici, une sourde indifférence à leur sort demeure, teintée de criantes discriminations. Ali Amrane, 48 ans, éducateur sportif à Grasse, décrit parfaitement l'impasse : "Les tabous existeront tant que les gouvernants ne mettront pas les mots pour les faire disparaître. On a beau se démener, on n'abattra pas, seuls, les murs de l'incompréhension". Fatima, au terme de sa longue enquête, confirme : "L'immense majorité des gens que j'ai interrogés ont soif d'apaisement, pour entrer enfin de plain-pied dans la vraie vie". Mais cela ne dépend plus d'eux, maintenant. De qui, alors ? Peut-être de Nicolas Sarkozy qui leur adressait, le 31 mars 2007, une déclaration solennelle. Relisons ces lignes admirables : "Si je suis élu, je veux reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans l'abandon et le massacre de milliers de harkis qui lui avaient fait confiance, afin que l'oubli ne les assassine pas une seconde fois." Depuis, hélas, rien ne s'est passé... Comme dit presque le proverbe arabe : "Assieds-toi au bord de l'oued, tu verras passer le cadavre des promesses électorales". POUR EN SAVOIR PLUS "Des Vies, 62 enfants de harkis racontent", sous la direction de Fatima Besnaci-Lancou, aux éditions de l'Atelier. |